Sunday, June 07, 2009

(OUVRAGE REBUTANT)

XLVI

"Il n'est pas beau de critiquer mon livre sans le lire", dit aux critiques M. M----. Il demande l'impossible, comme d'habitude. L'homme qui a été assez habile pour écrire ce livre est, sans doute, assez habile pour le lire: mais on ne doit pas s'attendre à trouver dans le monde en général un second talent semblable. Que M. M---- ne s'imagine pas, surtout, que je cherche à le blâmer. Le livre seul est fautif, après tout. En réalité, er lasst sich nicht lesen, -- il ne se laisse pas lire. Comme c'est un dada de M. M----, et qu'il déborde d'esprit, il ne se laisse monter par personne... sauf par M. M----!


(Extrait du feuilleton "Cinquante Suggestions" -- juin 1849.
Dans "L'Homme des Foules", publié en décembre 1840, Poe avait déjà utilisé, et avec quel bonheur, cette intrigante citation en allemand. Il l'avait découverte, faute comprise -- "er" au lieu de "es"! -- à la dernière page d'une brillante dissertation sur "LE STYLE", que Thomas De Quincey avait composée pour le "Blackwood Magazine" de juillet 1840. La phrase était: "D'un certain livre allemand, par ailleurs tout à fait respectable, on a dit, tant le style en était exécrable: -- er lässt sich nicht lesen, il ne se laisse pas lire."

Reproduit, avec un ajustement, dans l'édition posthume de 1850.
Traduction, retouchée, de Ph. Dally -- 1939.)

Sunday, April 19, 2009

(CRI D'OUTRE-TOMBE...)

L... s'évertue à prouver que sa pièce n'a pas été tout à fait condamnée, qu'elle n'a été que légèrement "dénigrée, et non démolie"; mais si, du fond de sa tombe, la pauvre pièce pouvait parler, j'imagine qu'elle s'écrierait comme l'héroïne d'un opéra célèbre:

"The flattering error cease to prove!
Oh, let me be deceased!" --

"Cessez donc de prouver la flatteuse erreur!
Oh! laissez-moi dormir en paix!"


(Extrait du 16° feuilleton des "Marginalia" -- Juillet 1849.
Sa citation, par ailleurs écorchée à dessein, Poe l'a tirée du fameux air "If o'er the Cruel Tyrant, Love..." -- "Si de l'Amour, ce cruel tyran..." -- chanté par Mandane, la Princesse héroïque du célèbre opéra de Th. Arne, "ARTAXERXES", qui, créé en 1762 d'après l'oeuvre homonyme de Métastase, connut aux Etats-Unis un succès considérable à partir de 1828. Et c'est bien pour appuyer son propos, et le rendre d'autant plus acerbe, que notre malicieux critique a remplacé par "deceased" -- "trépassée" -- le "deceived" -- "abusée" -- du texte original!
Reproduit dans l'éditon posthume de 1850.
Traduction de V. Orban -- 1913.)

Monday, January 19, 2009

(CLIN D'OEIL)

(...) J'ai appris par hasard que mon homonyme était né le 19 janvier 1813, -- et c'est là une coïncidence assez remarquable, car ce jour est précisément celui de ma naissance. (...)


(Extrait du conte "William Wilson" -- Automne 1839.
Traduit par Baudelaire en 1855.
Poe s'est souvent plu à jouer avec sa date de naissance.
Il est né le 19 janvier 1809... il y a tout juste deux cents ans aujourd'hui!)

(FINANCES DEVOYEES)

(...) Pourquoi ce permanent besoin de construire de nouvelles prisons, quand les budgets qu'elles nécessitent, s'ils étaient plus judicieusement affectés à une politique de prévention, les rendraient toutes parfaitement inutiles? (...)


(Extrait du compte rendu critique d'un discours du docteur John H. Griscom sur "Les Conditions Sanitaires de la Classe Ouvrière à New York", publié dans l'Evening Mirror du 15 février 1845.
Article désigné pour la première fois en 1941 par William D. Hull.)

Tuesday, October 30, 2007

L'AMITIE.

Les gens peuvent en débattre à leur guise, mais l'amitié suppose bien plus une communauté d'usages qu'une communauté d'opinions. L'homme avec qui vous pouvez déjeuner, dîner et séjourner, avec qui vous pouvez vous promener ou vous divertir, voilà votre ami -- et non pas celui qui partage votre goût pour Virgile ou s'accorde avec vous pour admirer la musique de Weber et de Bellini.


(Extrait du feuilleton "OMNIANA" -- Avril 1840.
Non reproduit dans l'édition posthume de 1850.
Cette sympathique réflexion, notre compilateur l'a "empruntée" au chapitre XXXII du "Paul Clifford" de Bulwer Lytton, roman d'inspiration toute godwinienne publié en 1830. Mais par quelques subreptices retouches, il l'a toutefois vidée de son cynisme appuyé. Le texte original donnait en effet :

"Les gens peuvent en débattre à leur guise, mais l'amitié suppose bien plus une communauté d'usages qu'une communauté d'opinions. L'homme avec qui vous pouvez déjeuner, dîner et séjourner, avec qui vous pouvez aller à la promenade ou à cheval, avec qui vous pouvez vous adonner aux jeux ou au vol, voilà votre ami -- et non pas celui qui partage votre goût pour Virgile ou s'accorde avec vous pour admirer la musique de Haëndel."

Et comme l'action se déroulait au XVIII° siècle, un souci d'actualisation explique le remplacement de Haëndel par Weber et Bellini...)

Friday, September 01, 2006

(IL PIU NELL' UNO...)

La devise des Etats-Unis, E pluribus unum, recèle peut-être une fine allusion à la définition de la Beauté par Pythagore -- la réduction de la multiplicité à l'unité.


(Extrait du premier feuilleton des "Notes Marginales" -- Août 1845.
Reproduit parmi les "Marginalia" dans l'édition posthume de 1850.
Poe cite verbatim Coleridge qui déclarait, en 1814, dans son 3° essai sur "Les Principes du Génie Critique appliqué aux Beaux-Arts": "La plus sûre définition"... "de la Beauté"... "est celle de Pythagore : LA REDUCTION DE LA MULTIPLICITE A L'UNITE -- ...")

Thursday, August 31, 2006

(MASCARADE LITTERAIRE)

La bouffonnerie de cette anthologie monumentale n'a d'égal que celle de ces "ambassadeurs de la terre entière" -- la racaille introduite par un fou prussien au siège de l'Assemblée Nationale, en France. Son auteur est décidément l'Anacharsis Cloots des Lettres Américaines.


(Extrait du premier feuilleton des "Notes Marginales" -- Août 1845.
Non reproduit par R. W. Griswold -- s'y sentant sans doute directement visé? -- dans l'édition posthume de 1850.)

Tuesday, August 08, 2006

(PHILOSOPHIES...)

"La Philosophie", dit Hegel, "est sans aucune utilité et sans aucun fruit; et, précisément pour cette raison, elle est la plus sublime de toutes les occupations, celle qui mérite le plus notre considération et semble le plus digne de notre zèle." Voilà bien une assertion qui a son petit air de Coleridge, avec, enfoui dans une prairie de mots, ce frêle ruisselet de sens profond. Quant à vouloir débrouiller pareil paradoxe, ce serait pure perte de temps -- d'autant qu'il ne viendrait à l'idée de personne de contester à la Philosophie ses mérites et l'infinité de ses champs d'application. Il y a une logique propre, dit-on, dans la manière de cuire les oeufs, et il existe même une philosophie de l'ameublement -- une philosophie, toutefois, qui semble beaucoup moins comprise des Américains que de toute autre nation civilisée de la terre. (...)


(Début de l'essai "La Philosophie de l'Ameublement", supprimé de toutes les versions ultérieures -- Mai 1840.
Poe en glissera toutefois la première proposition parmi ses "Marginalia" de juin 1849.
Et en avril 1846, à propos d'une citation de Novalis, il déclarait: "Neuf fois sur dix, c'est pure perte de temps que de vouloir tirer un sens quelconque d'une maxime allemande; ou plutôt, chacun peut y attribuer à son gré la signification qui lui plaît."
Notons qu'il a, semble-t-il, fallu attendre 1978 et l'édition de Th. O. Mabbott pour que cette variante toute d'ironie soit enfin reproduite!)